Le numérique comme environnement contemporain

Notre nouvel environnement numérique...

Cet article fait partie du dossier « Transition numérique, quel contexte et quelles pratiques ? », construit à partir des interventions et cours suivis dans le cadre du Master Management de la transition digitale du Cnam Paris (1er semestre 2017-2018), coordonné par Manuel Zacklad et Sylvie Parrini-Alemanno.

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Analogies de révolutions et convergences

Qu’il soit comparé à une révolution ou à une transformation, le numérique est décrit comme un phénomène d’ampleur, marquant un avant et un après dans nos environnements contemporains, qu’ils soient sociaux, politiques, économiques. Mais une telle emphase est-t’elle justifiée ? Peut-on aller jusqu’à parler de révolution anthropologique ? « Un petit coup de web n’a pas encore changé le cerveau de l’homme, nous avons toujours un cerveau de chasseur-cueilleur selon les anthropologues » répond Sophie Pène, « toutefois, l’utilisation de du terme révolution témoigne de quelque chose« . Reste à savoir de quoi et à quels éléments de comparaison peut-on se fier de manière valable.

« L’analogie souvent utilisée avec l’apparition de l’écriture ne parait pas appropriée, en revanche, celle de l’apparition de l’agriculture et de la sédentarisation de l’homme semblent plus pertinentes parce que dans ces deux cas, on relève une relation forte entre l’évolution des modes de vie liée à un changement technologique et transformation des interactions humaines« . Une transformation dont témoigne l’accélération du rythme de croissance de l’économie mondiale depuis les périodes préhistoriques telle que mesurée par Robin Hanson, cité par Sophie Pène pendant son cours dans notre master : la production mondiale de biens serait ainsi passé d’un doublement tous les 900 ans à toutes les deux semaines aujourd’hui. Densification de l’information, des relations, des inventions, des productions… le numérique s’inscrit plus largement dans l’histoire du progrès technique.

Vers la postmodernité ?

Une manifestation plus contemporaine de cette histoire pourrait être celle décrite par François Silva, lors de son intervention, détaillée ici. Il évoque une dynamique des convergences favorisant aujourd’hui la création « de technologies disruptives dans tous les secteurs économiques« . Tout d’abord, une convergence entre les télécoms et l’informatique à partir du milieu des années 1970 qui donne naissance aux NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication) puis aujourd’hui, une convergence entre le biologique et le cognitif résumée dans les NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). « Ces changements sont d’un autre ordre que celui que nous avons connu autour du développement de l’informatique puis des systèmes d’information, puisque l’on passe de l’échelle du micro (millionième de mètre) au nano (milliardième de mètre), c’est à dire à l’échelle de l’atome et donc du vivant » détaille François Silva. La dimension biologique mais surtout cognitive du numérique devient alors un élément incontournable pour tenter d’analyser les transformations digitales et faire raisonner d’autres interrogations : quels modes de transmission du savoir et des connaissances ? quelles conséquences pour les organisations sociales et politiques construites à partir d’une culture linéaire ? L’hypothèse formulée par François Silva s’appuie sur le basculement de la modernité vers une postmodernité dont les oppositions expliqueraient la création de nouveaux modes d’accès au savoir, axés sur l’intelligence collective et la création collaborative.

Opposition entre modernité et post-modernité d'après François Silva

Opposition entre modernité et post-modernité d’après François Silva (schéma Bruno Gomes)

 

Nommer pour comprendre les évolutions du numérique

Si notre époque contemporaine est en pleine révolution numérique, décrire celle-ci reste toutefois un exercice complexe mais enrichissant. Etienne-Armand Amato a étudié, dans le cadre de ses fonctions de conseiller à l’IHEST (Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie), les représentations du numérique telles qu’elles ressortaient dans les mots et adjectifs utilisés par un panel de managers, puis regroupés par univers de discours, qu’il nous a détaillé lors de son intervention. « Tout le monde parle du numérique mais l’analyse des mots utilisés permet de se positionner par rapport à ses évolutions grâce à une meilleure compréhension ses notions sous-jacentes » explique le chercheur. Quatre univers de discours principaux ont été identifiés dans cette étude et illustrent la perception du sujet numérique à travers « les apprentissages et trajectoires de chacun » : la gouvernementalité, les données et le droit, la vie quotidienne et la santé, l’apprentissage et la collaboration. La transversalité et la portée universelle du numérique ressortent de ces analyses mais d’autres termes courants et adoptés par tous dévoilent des aspects moins intéressants. Illustration avec l’expression « surfer sur le web », expression qui évoque « un environnement immense et immersif, en expansion, qu’un outil-navigateur nous permet de parcourir, mais pas de manière aussi fluide et glissante que la métaphore du surf laisse entendre, c’est plutôt une évocation du parcours de nos activités cognitives associatives que l’on peut qualifier par la sérendipité ».

Une dynamique d’interaction

Un autre levier de description de notre environnement contemporain numérisé serait l’analyse des dynamiques d’interaction à l’œuvre sur les interfaces numériques, conçues à partir de « logiques de design ». « Quelle mise en rapport d’une forme en vue d’une fonction particulière ? Les choix se feront par rapport à un univers, à des usages, à un monde symbolique. Décrire les objets numériques permet d’analyser l’impact des techniques utilisées pour créer des dynamiques d’interactions » explique Etienne-Armand Amato. Le « swipe » sur les écrans des mobiles, c’est à dire le balayage sur écran par un micro-geste, ou des métaphores d’usage autour de la carte à jouer, par exemple dans les applications de rencontre, témoignent « des choix réfléchis des propriétés et caractéristiques d’interactions de l’objet avec l’humain par les designers ». Un niveau enrichi de cette logique de design est atteint avec l’évolution du web vers le web 2.0 et « le design de visibilité » décrit par Dominique Cardon et cité par Etienne-Armand Amato. « Le design des identités individuelles et de leurs visibilités dans les univers informationnels des plateformes relationnelles du web pose de nouvelles problématiques. Chacun devient une fonctionnalité avec des propriétés administrables, dans un environnement numérique caractérisé par la viralité, la constitution en réseau, le partage et des modalités de projection de son identité. »

Une nouvelle phase, plus critique du numérique

Une fois posés les premiers éléments de compréhension de cette époque contemporaine marquée par le numérique, il est nécessaire de rappeler avec Sophie Pène la phase actuelle de critique du numérique entamée depuis le début des années 2010 et qui fait suite à la phase enthousiaste entamée 20 ans plus tôt. « Après s’être extasié sur les atouts et les avantages du numérique, capable de répondre à toutes les attentes sociales et démocratiques, le sujet de nos vies connectées est devenu mondial et critique, porté par des collectifs comme Anonymous, Wikileaks ou des personnalités comme Aaron Swartz ou Edward Snowden » rappelle Sophie Pène. La perspective transhumaniste de la théorie de la singularité vient renforcer un sentiment de méfiance et, plus généralement, « de désillusion sur l’utilisation d’interfaces commerciales magnétiques et design de nos vies, au détriment de l’idée d’Internet partagé et ouvert à tous ». Enfin, les surexpositions cognitives face à « une disponibilité documentaire, dense, saturante et cependant de plus en plus accessible » engendrent (déjà !) « une grande fatigue » constate dans un premier temps Sophie Pène, avant d’ouvrir vers de nouvelles opportunités que nous présenterons plus loin dans ce dossier.


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