Modélisation et cartographie dans les controverses / Orélie Desfriches-Doria

Face au déferlement d’informations et la multiplication des polémiques, débats et controverses, vers quelles méthodes et quels outils peut-on se tourner pour détecter un sujet, identifier les arguments et positions des différentes parties, les modéliser puis en faciliter la lecture grâce à une représentation visuelle cartographique ? Voilà en substance le thème de l’intervention réalisée par Orélie Desfriches-Doria, maître de conférences à l’Université Lyon 3 – Jean Moulin, chercheur au Laboraroire Elico et chercheur associé au Laboratoire Dicen-IDF du CNAM.

 

« La modélisation et cartographie dans les controverses est une méthode d’esprit critique, un mode de raisonnement qui doit permettre d’objectiver et représenter les connaissances dans une cartographie pour en faciliter l’analyse » explique Orélie Desfriches-Doria. Gaz de schiste, euthanasie, glyphosate… les sujets de controverses et de débats publics sont nombreux. Parvenir à déchiffrer ou « objectiver les discours et positions de chacun pour enlever la passion du débat » apporte des outils précieux pour « la médiation des débats et les processus décisionnels quels que soient les registres, économique, politique, environnemental ou juridique » soutient la chercheuse.


Cadre théorique : auteurs et apports


La conception d’une méthode d’analyse et de modélisation des controverses touche du doigt de nombreux enjeux et sujets d’étude : quelles sont les formes d’argumentation, de négociation, de conflit de prises de décision ? quelles pratiques de la participation, des argumentations, des accords et désaccords…  » le sujet bouillonne de synonymes « . Orélie Desfriches-Doria pose le cadre des connaissances théoriques sur le sujet et de leurs auteurs. A commencer par le sociologue français Francis Chateauraynaud qui « s’est attaché à décrire les différentes formes de dispute et de conflits, il caractérise différents types d’accords : la conversation, la dispute, la négociation, le dialogue social, la polémique. »

Ensuite, le philosophe et sociologue norvégien Jon Elster qui « s’est intéressé à l’argumentation et distingue deux grandes voies : «soit ils essaient de se persuader l’un l’autre à l’aide d’arguments rationnels, on dit alors qu’ils argumentent, soit ils procèdent par un échange de menaces et de promesses, on dit alors qu’ils négocient » ». Jon Elster a également montré comment les modalités d’un débat, organisé à huis clos ou en public, entraînaient des expressions différentes de leurs participants.

Gravure : Assemblée nationale, époque du 4 février 1790. Source : Archives Nationales

Cette étude, « Argumenter et négocier dans deux assemblées constituantes » (Revue française de science politique, 44 (2), 1994), s’appuie sur la comparaison des « processus d’élaboration constitutionnelle à la convention Fédérale de Philadelphie et à l’Assemblée Constituante de Paris » au 18ème siècle. Orélie Desfriches-Doria en résume les principaux apports et conclusions. D’une part, « le huis clos permet l’expression libre des intérêts particuliers mais l’expression de tirades passionnées sont considérées comme ridicules et ne s’y prêtent pas« . D’autre part, « lors d’un débat public, la défense de thèses au titre de l’intérêt général se fait en cachant que leur argumentation puisse défendre leur intérêt particulier, c’est la clandestinité des intérêts ; dans ce cadre, à l’inverse, les bons orateurs obtiennent plus facilement l’assentiment du public ».

Pour Philippe Breton, professeur des universités et enseignant au Centre universitaire d’enseignement du journalisme à l’Université de Strasbourg, auteur de « La parole manipulée » (La Découverte, 2004),  » argumenter, c’est communiquer selon un contexte, des acteurs et leur univers de références  » explique Orélie Desfriches-Doria.

 


Analyse, représentation : deux approches à distinguer


Passons à la méthode d’analyse et de représentation pour en distinguer deux tendances. « La première est une approche scientométrique, orientée text-mining qui consiste à révéler des aspects ignorés ou non attendus des débats et qui se base sur un corpus de texte, sur le lexique utilisé dans les échanges  » explique Orélie Desfriches-Doria. sciences-po-medialab-controversesSes outils d’analyse sont l’extraction sémantique, les représentations spatialisées, les traitements statistiques, les pondérations. « Le Medialab de Sciences Po dirigé par Bruno Latour et co-fondé avec Tommaso Venturini s’inscrit dans cette tendance« . « La seconde approche est sociologique et qualitative, elle consiste à comprendre, analyser et communiquer sur le contenu, les acteurs, les thématiques, les questions ; elle se base sur des sources pour expliciter les liens entre les noeuds et apporte selon moi une vue plus détaillée des controverses  » explique Orélie Desfriches-Doria.

 

Francis Chateauraynaud (Crédit : EHESS)

Francis Chateauraynaud (Crédit : EHESS)

Le sociologue Francis Chateauraynaud, directeur d’études à l’EHESS, auteur de « Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique » (Editions Petra, 2011), et auteur avec Christian Bessy de « Experts et Faussaires, pour une sociologie de la perception » (Métailié, 1995), propose  » une sociologie pragmatique des transformations induites par le dispositif de débat public » résume Orélie Desfriches-Doria qui le cite, « c’est en entrant par les arguments que l’on se donne le plus de chances de saisir ce qui fait la puissance de conviction ou d’enrôlement d’une entité ou d’un réseau d’entités« . Cette « approche par arguments est une question du concernement ou de l’engagement des acteurs : comment sont-ils concernés par un débat ? quel objet ? quelle portée ? » poursuit la chercheur qui complète la première référence aux travaux de Francis Chateauraynaud par celle à l’ouvrage de Laurent Thévenot, « L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement » (La Découverte, 2006). « Je pose la controverse comme

Sur la base de cette approche « par le concernement ou l’engagement des acteurs« , Orélie Desfriches-Doria propose une approche par la « définition des propriétés des acteurs » d’une controverse pour que la modélisation et la cartographie soient les plus pertinentes et informatives. « Définir les propriétés, c’est déjà le débat, car selon les acteurs et les objets, la description de leurs propriétés peut varier, mais c’est une méthode utile pour structurer le débat, sortir de la subjectivité des débats passionnés pour se recentrer sur la définition de dont parle la controverse et ses acteurs« . Ces propriétés, reproduites sur la cartographie, pourront alors être reliées à des sources pour objectiver les choix et documenter la cartographie qui ne se limitera plus à une simple représentation graphique.

 


Modéliser avec des cartographies sémantiques


cartographie-cmap-tools

Rapprochons-nous de la mise en carte de nos acteurs et de nos arguments. “Pour modéliser, nous utiliserons des nœuds et des liens sur les cartes” poursuit Orélie Desfriches-Doria. “Les noeuds, sont l’unité minimale dans un hypertexte, et sont censés correspondre à une idée ou un concept, on préfèrera utiliser des noms propres, des noms communs, des entités nommées… Les liens qui relient les nœuds indiquent le sens de lecture et sont composés de verbes d’actions, de prépositions, de forme affirmative et peu conjugués si possible, comme accuse, cite, fondé sur, possède, produit…”. Des logiciels informatiques de représentations graphiques sont présentés, comme CmapTools ou Graphcommons.

 


Exercice pratique : cartographie de la controverse sur l’interdiction du Glyphosate à partir d’un article du Parisien


Exercice de cartographie d'une controverse sur le glyphosate – master cnam transition digitale

La dernière partie de l’intervention de Orélie Desfriches-Doria a permis de mettre en pratique les théories, concepts et choix méthodologiques décrits jusqu’à présent. But de l’exercice : créer la cartographie d’un débat ou d’une controverse au choix. Le mien s’est porté sur le décryptage d’un article paru dans Le Parisien intitulé,  » Glyphosate : pourquoi l’utilisation de ce désherbant fait polémique » et publié en ligne le 22 septembre 2017. A la manière d’un scanner, je parcours l’article et relève sur une feuille de papier les différents acteurs énumérés dans cet article sans décider à ce stade de leur positionnement sur la carte, ni par conséquent, d’une interprétation spécifique. Toutefois, le sujet « glyphosate » occupe le coeur de cette première ébauche de carte. Viennent ensuite graviter autour les acteurs intervenant dans ce débat : Monsanto, Roundup, l’ONG Générations Futures, le ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot, les consommateurs, La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA), la Commission Européenne, le Centre international de recherche sur le cancer, lui-même rattaché à l’OMS, des personnalités des médias et des parlementaires européens cités comme cobayes par une étude, l’Autorité européenne de sécurité des aliments… Un premier coup d’oeil sur cette ébauche de cartographie permet déjà de mesurer le nombre important d’acteurs impliqués.

Crédit : Global Justice Now, Flickr, CC BY 4.0Deuxième étape : qualifier la nature des liens en ajoutant des verbes d’actions. Monsanto produit le Roundup, le Roundup contient du Glyphosate, les consommateurs craignent les effets du Glyphosate etc… La cartographie et les positions de chacun commencent à se dessiner. « Mais il manque des informations sur votre carte » corrige Orélie Desfriches-Doria, et renvoie vers une carte encore en work-in-progress sur GraphCommons (lien) créée justement sur ce sujet et qui révèle effectivement des niveaux d’informations supérieurs sur les acteurs, les sujets et la nature de leurs liens grâce à indication de leur typologie : question, avantage, document, preuve, décision juridique.

Mais il reste que la délicate étape de qualification, de typologie des liens et du choix même des sources utilisées pour les définir, comme Orélie Desfriches-Doria l’a souligné lors de son intervention, est très sensible : comment les choisir ? sont-elles crédibles ? sont-elles objectives ? qui les choisit et pourquoi ? Des questions qui ouvrent comme « un débat dans le débat » et créent une mise en abîme imposant de délimiter l’étendue et les contours d’un sujet traité dans une cartographie.

Article écrit par Bruno Gomes

Crédits : Image Roundup par Global Justice Now, Flickr, licence Creative Commons CC BY 2.0

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *